Un de mes amis proches est une sorte de génie qui s’ignore. C’est une espèce de touche-à-tout, qui, à la longue est devenu expert dans des domaines aussi disparates que le droit, la bande dessinée, les arts-martiaux, la poésie et l’invention de mondes imaginaires. Il a également traîné ses Rangers sur certains théâtres d’opérations extérieures en tant que para. Geek à temps perdus, passionné d’innovation, il a créé des jeux participatifs en ligne, devenus extrêmement populaires que sont les régates virtuelles. Bref, à lui tout seul, il est une espèce de synthèse de l’activité humaine actuelle. Cette position centrale, au carrefour de l’« ancien » et du « nouveau » monde, lui offre un point de vue privilégié sur les transformations profondes et définitives qui sont à l’œuvre dans nos sociétés. Son projet actuel est de mettre les nouvelles technologies de l’information au service d’une redéfinition complète du métier d’avocat. Pour la petite histoire, il est aussi avocat !

Il me racontait, lors d’une de nos soirées de prospective impromptues, qu’une analyse rationnelle du métier d’avocat conduit au constat que plus de 80% des tâches accomplies aujourd’hui n’ont aucune valeur ajoutée, et qu’un système automatique, un robot donc, remplirait ces fonctions tout aussi bien, voire même mieux qu’un humain, puisque cette machine aurait accès à tous les textes de loi, ainsi qu’à toute la jurisprudence. Ainsi, le traitement des affaires courantes se ferait en peu de temps et de manière efficace, peu onéreuse, et surtout, sans risque d’erreur. Les avocats pourraient alors se concentrer sur les tâches à forte valeur ajoutée, c’est-à-dire, celles qui nécessitent absolument une intervention humaine car, par nature, elles exigent autre chose que la seule mobilisation de ressources rationnelles. En effet, l’émotion, le contact humain, le ressenti, les phénomènes qui se produisent in tuitu personae, ne sont pas (encore !) modélisables. Il est encore impossible de les « synthétiser » artificiellement. Ce constat, propose donc d’automatiser tout ce qui est automatisable. La concentration de l’homme à la réalisation des seules tâches à forte valeur ajoutée, permettrait de créer encore plus de valeur, puisque le temps de travail efficace disponible, puisqu’expurgé des tâches subalternes, se verrait quadruplé !

La situation que je viens de décrire n’est pas de la science-fiction puisqu’il s’agit d’un projet actuel en bonne voie d’aboutir.

Qu’en est-il des ressources humaines en général et du conseil en recherche de cadres et dirigeants en particulier ?

On peut très bien imaginer sans beaucoup se tromper que l’introduction des « nouvelles » technologies de l’information dans nos pratiques va nous amener à repenser nos métiers, voire nous imposer à changer de paradigme. Tel que l’eau trouve toujours son chemin, les nouvelles technologies trouveront le leur naturellement, et imposeront des nouvelles pratiques. Cette transformation aura lieu de toute façon, qu’on le veuille ou non. Autant en profiter ! Il nous faut donc, dès à présent, anticiper les tendances et les nouveaux besoins émergents. L’enjeu est moins d’utiliser les nouvelles technologies à rendre plus efficaces et performantes les pratiques actuelles, que de viser à les transformer de fond en comble ; au bout du compte, à changer de paradigme.

Tout Techno ?

Analysons notre métier, depuis la prospection à la signature du contrat de travail. Aujourd’hui, la chaine de valeur, depuis la génération d’opportunités de business, en passant par la rencontre d’un candidat avec cette opportunité, puis la signature du contrat de travail, jusqu’au succès de la période d’essai, est constituée d’étapes qui, chacune, comporte une « dose » importante de hasard. Ces doses de ne s’additionnent pas, elles se multiplient les unes les autres, ce qui rend le risque théorique d’échec d’autant plus important. L’introduction des nouvelles technologies dans nos processus, voire, leur redéfinition, ne nous permettraient-elle pas d’éliminer cette part de hasard et de rendre nos pratiques plus fiables, plus satisfaisantes pour nos clients et les candidats qui nous font confiance, et, ainsi, plus et mieux rémunératrices pour nous, consultants ? Imaginons donc le monde de demain. Un monde où nous pourrions, tel dans « Minority Report », et grâce à une exploitation optimisée du big data, anticiper, prévoir les besoins de nos clients de manière prospective et quasi chirurgicale. Nous pourrions leur proposer nos services, de manière pertinente, spécifique, et ce, en temps et en heure. Nous pourrions ainsi mobiliser nos efforts sur les domaines, entreprises, interlocuteurs identifiés de manière spécifique. Nous pourrions également optimiser la sélection des candidats, par exemple, par une analyse rationalisée des parcours, des CV, de leurs traces dans les médias sociaux, et autres communautés connectées. Nous pourrions également envisager de mener les entretiens à distance, en générant les mêmes informations de qualité au moins équivalente, y compris sur le body language, que si nous avions été en face à face.

Nous pourrions multiplier les exemples, et les possibilités ouvertes par une telle transformation sont quasi infinies et, pour la plupart, encore insoupçonnables.

Et l’Homme dans tout ça ?

Et l’Homme dans tout ça ? La machine ne risque-t-elle pas de remplacer l’homme ? Nous opérons dans des métiers où cette question est particulièrement importante, voire cruciale. En effet, notre « matière première », c’est l’Homme ! L’homme, par définition, de par sa dimension intellectuelle, voire, spirituelle, n’est pas totalement paramétrable et « résumable » à l’état d’équations rationnelles. Il est donc probable (souhaitable ?), que la mise en équation de l’Homme ne sera jamais totale. Il faudra toujours des hommes pour faire fonctionner la machine. Par conséquent, tout comme à l’exemple de mes avocats, grâce à l’intervention de la machine, l’homme pourra concentrer ses efforts à la réalisation des tâches à forte valeur ajoutée. La machine n’est donc pas « le sombre avenir de l’homme », telle que présentée dans une certaine science-fiction millénariste. L’Homme et la Machine doivent envisager leur avenir en commun. Un avenir qui devra être meilleur pour l’Homme avec la machine qu’en l’absence de celle-ci !